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Les aventures d\'un Ensarien en vadrouille

Ou comment je découvre la vie

Et ça remonte ! | 27 avril 2009

Aujourd'hui, tout... va... bien... Après un week end profondément introspectif (si tant est que je sois capable d'introspection) et passablement merdique (appelons les choses par leur nom), le moral est de nouveau au beau. Non, pas "beau fixe", ici j'ai appris que le temps était encore plus changeant qu'en Bretagne. Mais ça va très bien, disons.

 

Alors que s'est-il passé pendant cette semaine où je n'ai rien écrit ? Rien de spécial, quelques rendez-vous, deux visites deux fermes dont l'une où l'étudiant vétérinaire (en stage de fin d'étude) m'a demandé "Tu peux faire le diagnostic de cette maladie?" (sous-entendu "moi non") en me montrant des cochons avec des plaies purulentes style herpès bien avancé. Plus je suis ici et plus je me dis qu'en fait, les critères de sécurité sanitaires qu'on a en France sont exagéré : à force de voir des élevages aussi... hum... ayant d'aussi grosses lacunes sur le plan sanitaire, et de constater que personne autour de moi (ni même moi d'ailleurs) ne meurt des suites de la consommation de la viande qui sort de ces élevages, j'ai l'impression qu'on peut élever un cochon en plein air et lui faire boire son lisier sans le moindre problème. Mais bref, ces visites sont toujours instructives et j'y assiste avec un émerveillement horrifié sans cesse renouvelé.

 

Vendredi, énorme orage vers 16h, avant la sortie du bureau, donc. J'ai eu un aperçu de ce que sera ma vie dans deux mois : Phnom Penh sous les eaux. Sur le boulevard Monivong, tout baigne (haha), je n'avais de l'eau que jusqu'à la cheville. Etant donnée la lenteur inhabituelle de la circulation, j'ai décidé de prendre les chemins de traverse pour rentrer chez moi. Erreur fatale. Il faut savoir que j'habite au sud de l'ambassade de France, qu'il n'y a pas de route sur la droite (ouest) du boulevard Monivong et que le Tonlé Sap se trouvent quelques centaines de mètres sur la gauche. Très logiquement, le sol descend progressivement vers les berges du fleuve et le boulevard Monivong est donc surélevé par rapport aux rues plus à l'Est (vous me suivez ?). Dans ma grande naïveté, ce sont ces rues que j'ai prises. Presque instantanément j'ai eu de l'eau jusqu'aux mollets (j'étais sur mon vélo), voir jusqu'aux genoux lorsqu'une voiture provoquait des remous. Je peux vour garantir que faire du vélo dans l'eau c'est aussi difficile que gravir un col avec un Vélib/Vélov/[insérez le nom des vélos de votre ville].

J'ai finalement mis pied à "terre" dans les zones les plus difficiles, permettant à l'eau d'atteindre mes cuisses, et je suis allé faire mes courses comme ça. Je me suis bien amusé. Par contre je pense qu'au bout de la dizième ou quinzième fois, ce doit être un peu exaspérant.

 

Vendredi soir, grosse flemme et hibernation chez moi. Samedi, réveil vers 7h et comatage jusqu'à 9h. Quoi ? 9h ? Il doit y avoir erreur. Je regarde par la fenêtre : la pagode est toujours là. Silencieuse. Je passe cependant la journée dans ma chambre, à lire et à ruminer. Début du coup de blues et de l'introspection. Le soir, j'ai quand même réussi à me motiver à sortir. Je suis allé au restaurant (le même que mercredi, et j'ai pris le même plat) avec Julie et deux nouveaux arrivants français, dont un Toulousain qui me semble tout à fait charmant. Après le restaurant, direction le Dodo, bar à rhum où j'ai pris un jus de mangue (ben ouais, je conduisais après !). Tous les expatriés étaient là, comme d'habitude. Je commence à en connaître certains, c'est magique (mais bon apparemment j'ai un rythme bien plus lent que d'autres arrivés après moi).

 

Et dimanche, j'arrive une seconde fois à faire la "grasse matinée". Je bouine un certain temps, puis je pars me faire masser dans un cenre sur le boulevard Sihanouk, en face du Lucky Market. Je vous explique : d'abord on entre, on voit qu'il n'y a que des femmes et on pense "oh merde c'est une maison close". On prend son courage à deux mains et on avance, une jeune femme invite le client à s'asseoir et lui lave les pieds. Ensuite, direction une arrière-salle(hum...) avec 5 matelas posés par terre (et là on pense "bon ça va c'est pas un bordel"). On se couche sur le dos et c'est parti pour un massage crânien. Parfait ! Après, on sent quatre doigts s'enfoncer violemment dans les épaules. Et ça continue encore et encore (c'est que le début d'accord d'accord). Une fois qu'on se dit qu'au prochain geste de la masseuse on ne pourra pas retenir un gémissement de douleur, elle passe aux bras et aux mains, et là c'est de nouveau très bien.

Ensuite vient le tour des pieds, puis elle remonte... elle remonte... elle remonte... elle remonte encore... ouf elle s'arrête. Le massage des mollets est hyper douloureux aussi, pourtant là elle n'y va pas pouces en avant. On se met sur le ventre et elle réattaque les omoplates. On serre les dents et on se dit "ça va passer". Elle recommence avec le bras gauche, et on souffle de soulagement, mais soudain, sournoisement, sans prévenir, elle enfonce son pouce sous l'omoplate droite, pile sur une giga courbature, et là on pense "Ah la traîresse ! ".
"How are you sir ?"
"Humph, veeeeery well... "
Ensuite elle descend progressivement, masse un peu les fesses (c'est assez douloureux aussi, les fesses, mais elle ne s'éternise pas) et continue jusqu'aux pieds. Et enfin, assis, et elle fait la nuque, les épaules (pourquoi s'arrêter...) et les omoplates (encore). Et c'est fini.
Une heure de souffrance et de plaisir mêlés. A tous les masochistes : testez les massages khmers/thaïlandais. A tous les gens qui se sont plaints que quand je masse j'y vais trop fort : vous n'êtes que des tapettes. 5 dollars pour une heure, avec un thé au jasmin à la fin (mais le thé c'était peut-être juste parce qu'il y avait un grosse averse). J'y retournerai. Je suis revenu en vélo, en chantant sous la pluie. C'était bien. Je n'ai toujours pas acheté de cape de pluie...

La fin du dimanche m'a servi à bouiner et à discuter sur Internet.

 

Quant au contenu de mon introspection, voilà... Petites listes de faciités qui me manquent et les conclusions que j'en tire :

Je veux pouvoir me promener dans une ville sans entendre "Tuktuk sir ?" tous les dix mètres. Je veux que ma vie redevienne simple, je veux pouvoir cuisiner à nouveau des choses connues, je veux pouvoir voir mes amis, je veux que quand je claque 10 dollars pour une carte recharge de crédit téléphonique, j'obtienne 10 dollars de crédit téléphonique et pas 0, je veux pouvoir aller au cinéma même si je n'y vais jamais, je veux aller dans des bars pour voir des Français sans pour autant me dire que c'est un refus d'intégration, je veux voir des prix affichés et ne pas avoir à marchander...

Je ne suis pas fait pour les pays en développement. J'ai besoin d'ordre,de confort et de calme, trois choses qui n'existent pas simultanément ici.

Je comptais bosser à l'étranger.

Je suis de plus en plus persuadé que l'étranger sera Bruxelles. Ou à la limite l'Espagne (sauf que d'ici six mois j'aurais perdu toutes mes connaissances en espagnol, ça a déjà commencé).

 

C'est dur de voir s'effrondrer comme un château de cartes les illusions qu'on nourrissait à son propre sujet : aventurier, explorateur, sans racines... Mon c*l... "Nomade" ? Haha... J'aime partir, mais en gardant des ponts vers mon ancienne vie et en construisant de nouvelles relations. Ici, Internet est mon seul pont vers l'Occident, mon seul repère fixe dans un Orient dont je ne supporte pas la logique et la langueur. Et quelles relations construis-je ? Quelques repas (d'ailleurs très agréables) au restaurant avec des Français de passage, quelques camaraderies avec des expatriés de longue date que j'admirais mais que je sais désormais ne jamais pouvoir imiter. Rien de solide pour le moment, pas d'amitié forte comme j'en ai eu à Bruxelles, encore moins de relations amoureuses. Moi qui pensais que Bruxelles avait fini de me socaliser, me voilà plongé jusqu'au cou dans ma timidité et mon inadéquation avec mon environnement et les gens qui y évoluent.

Je culpabiliserais presque de ne pas me lever tous les jours en pensant que le Cambodge est un pays formidable (ce qui est vrai) mais au contraire de me focaliser sur ces défauts : un peuple passif (ok, c'est très bien d'être passif, mais pas en tout, quoi), désorganisé, bruyant, dirigé par une élite corrompue rendant d'autant plus ardue le développement du pays et l'accès à des services auxquels un Occidental tel que moi est habitué et considère comme normaux, englué qu'il est dans des schémas de consommation qu'il critiquait sans pour autant envisager de s'en passer et qui, maintenant qu'il est mis face à ses contradictions, boude et déprime comme un enfant gâté à qui on refuse un bonbon.

Ah ça, les voyages forment la jeunesse... Celui-ci sera aussi riche en enseignements que mon stage à Bruxelles, même s'il sera aussi beaucoup plus éprouvant. Par bonheur, mon tempérament de girouette optimiste me préserve des coups de blues de plus de deux jours et me permet de voir aussi le bon côté des choses. Aujourd'hui [j'ai écrit ça samedi], le girouette désigne obstinément de Nord-Ouest et l'Europe, mais je sais qu'elle finira par changer de cap et par me désigner l'Asie et ses trésors.

 

Je sais que j'ai malgré tout une chance inouïe et que ce séjour, même s'il est violent, sera positif ne serait-ce que par le fait qu'en revenant en France je saurai un peu mieux qui je suis, ce que je veux... et ce que je ne veux pas. Mais n'empêche, j'en chie...

Ce n'est pas négatif, c'est... initiatique. Il y a quelques décennies il y avait l'armée pour passer à l'âge adulte et apprendre à mieux se connaître, à présent nous choisissons nous-mêmes nos rites de passage. Je ne regrette pas d'avoir choisi celui-là. Si je n'en bavais pas un peu, où serait le défi (je n'ai pas encore assez grandi, je raisonne toujours en "Chiche ou pas chiche ?"), où serait l'apprentissage, où serait la rupture du cordon et la sortie du cocon familial (là il n'y a pas de problème, je la sens bien la rupture) ?

J'ai peut-être simplement été un peu prétentieux, aveuglé que j'étais par mes certitudes d'être capable de conquérir le monde, par un remugle de crise d'adolescence tardive qui me faisait croire que puisque j'avais déménagé toute ma vie, cela signifiait que j'étais capable de me détacher de tout et de tourner le dos fièrement à la France et à ceux qui y restaient. La chute du nuage et le choc avec le plancher des vaches sont aussi douloureux que mon orgueil était grand, mais c'est un mal pour un bien : je sais maintenant que ma modestie n'était qu'une farce à laquelle j'avais moi-même fini par croire. J'avais pris la grosse tête sans m'en rendre compte, à me croire plus fort et plus adaptable que tout le monde. Finalement, moi aussi j'ai besoin d'une machine à laver qui fonctionne et de vivre dans une rue qui ne sent pas les égouts.

Je crois que les deux traits de caractère qui m'ont poussés ici sont ceux-ci : inconscience et orgueil, même si une authentique curiosité de découvrir autre chose que l'Occident n'était pas loin non plus, derrière ces deux défauts.

 

Voilà. Comme je l'ai dit, ce texte date de samedi, et même si je n'en renie pas le fond, il faut en nuancer la forme : il y a des hauts et des bas et toutes mes réactions sont amplifiées par mon manque de repères. Et samedi était un bas. Il n'empêche que je ne passerai pas ma vie au Cambodge, ni dans un pays non-Européen, et que ça remet en question tout ce que je pensais de moi et toutes mes ébauches de plan de carrière. C'est ça qui a été assez dur en fait : me rendre compte que je m'étais trompé à mon sujet et l'accepter. C'est fait, mais ça nécessitait un coup de blues. Je pense que du coup je serais plus à même d'affronter le reste du séjour et les contrariétés qui ne manqueront pas d'arriver. C'est peut-être ça, la sagesse bouddhiste : se dire que ça passera et que dans une autre vie (quand je reviendrai en Europe) tout ira mieux. Héhé !

 

Bref, aujourd'hui tout va bien et c'est ce qui compte !

Bisous à ceux qui veulent et tant pis pour les autres !

Guillaume, qui est quand même dans un beau pays.

Publié par Guillaume1712 à 13:35:20 dans Les aventures d'un Ensarien au Cambodge | Commentaires (3) |